QUI TACET CONSENTIRE VIDETUR / Qui ne dit mot consent

C’est dans les médias, c’est partout autour de nous dans les conversations, c’est à table, en soirée, ou encore dans les transports en commun, et même dans les cours d’école. Comment ? Comment, au cœur du pays des Lumières, au cœur de l’Europe des Droits de l’Homme, des discours portant la haine de l’autre peuvent-ils s’insinuer, pire, s’installer, si aisément ? Et comment lutter, chacun à notre niveau, contre ces phénomènes de stigmatisation de l’autre et de « racisme ordinaire » ?

La fenêtre d’Overtone (ou la radicalité comme stratégie rhétorique…)

Forgée par le lobbyiste J. Overton1, cette théorie désigne le spectre du discours acceptable par l’opinion publique d’une société à un instant donné. La métaphore nous invite à regarder à travers une fenêtre : ce que l’on voit à l’intérieur, ce sont les idées considérées comme politiquement correctes pour le plus grand nombre (et qu’une personnalité politique peut donc proposer sans être considérée comme trop extrême pour gagner une fonction publique) ; ce qui est en dehors de la fenêtre, c’est l’inacceptable.

Les sphères d’extrême droite ont compris très tôt qu’il était dans leur intérêt d’investir l’espace médiatique et d’élargir la fenêtre pour se rendre audible et arriver aux portes du pouvoir. La technique est simple et repérable : exagérer, tenir des propos indécents et provocateurs, annoncer des mesures incongrues, pour relativiser les vraies idées radicales. Aux États-Unis, Donald Trump en a fait une de ses spécialités, avec ses tweets compulsifs et ses phrases-chocs. En France, nous avons (entre autres) Éric Zemmour ‒ on se souvient de ses discours polémiques à la TV, dans Ça se dispute et On n’est pas couchés, et maintenant sur CNews ‒ et Marine Le Pen ‒ qui a réussi à crédibiliser son discours en s’éloignant de l’image extrémiste associée à son père par un champ lexical certes plus doux, mais non moins agressif.

Et derrière eux, des équipes de communicants bien rôdées, dont la mission consiste à « faire bouger la fenêtre » grâce à des techniques insidieuses, visant à formater l’opinion pour la rendre plus réceptive à des idées pourtant extrémistes.

En propageant des chiffres ou idées reçues complotistes et infondés, par exemple. Ces fameuses phrases que l’on entend partout et qui s’affichent largement sur les réseaux sociaux font leur chemin : « 400 000 immigrés légaux par an en France, sans parler des clandestins », « 50 milliards d’euros de fraude sociale par an », « une famille au RSA gagne plus que la famille salariée ». Il est plus facile pour l’être humain de répéter machinalement ce qu’il entend que de chercher la vérité, et de trouver des bouc-émissaires que de se responsabiliser. Ajoutons à cela que tout peut devenir viral très vite. Avant-même que l’on prenne la peine de vérifier une info, elle peut avoir fait le tour du pays.

De là à convaincre que la théorie du grand remplacement de Renaud Camus1, marginale il y a encore dix ans, est à l’œuvre, il n’y a qu’un pas…

Les médias, en tant qu’acteurs influents de l’opinion publique, font le reste. Certains réutilisent le discours entendu sans le décortiquer, rendent omniprésentes des personnalités au discours raciste, voire négationniste, et le banalisent par la même occasion. La démocratie et la liberté d’expression sont souvent invoquées pour justifier cette mise en avant médiatique. À tort : la loi du 1er juillet 1972 (dite Pleven) condamne les injures, diffamations à caractère raciste, et provocations à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale. D’un point de vue législatif, les propos racistes (et antisémites) ont donc cessé d’être des opinions et constituent des délits en France. Ils peuvent être punis d’une amende (jusqu’à 45 000 € pour diffamation raciale publique) ou de prison ferme (jusqu’à un an).

Pour autant, certains médias contribuent bel et bien, plus ou moins sciemment, à faire bouger (très à droite) le cadre de l’« acceptable » en matière de radicalité. À force d’oublier de s’en offusquer, le public est devenu si docile à certaines idéologies que Zemmour a pu passer de chroniqueur à candidat à l’élection présidentielle… Il appartient pourtant à chacun de changer de chaîne, de boycotter, de se tourner vers des médias plus sérieux.

Ces micro-agressions2 du quotidien que l’on ne relève pas/plus

L’esprit humain a volontiers recours à des raccourcis, à des stéréotypes. Des associations d’idées/idées reçues traversent parfois des siècles sans être remises en question ou bannies de nos discussions. Origines, sexe, sexualité, religion, apparence physique,… Leurs champs d’application sont multiples. « Un vrai garçon manqué celle-ci », « Quelle mauviette celui-là », « Il travaille comme un Arabe », « Eh, oh, tu m’as pris pour un PD ? », « J’ai pas vraiment envie de garer ma voiture là, y’a un camp de Roms juste à côté », « T’es de quelle origine toi ? », « Ils prennent nos emplois », « Je suis pas raciste, mais… ». C’est violent. Et en laissant passer ces expressions, on participe à la démocratisation des préjugés qui vont avec et contribuent au traitement différencié de groupes marginalisés. Et l’on devient complice de l’exclusion, de l’agression.

Le racisme, c’est le fait de croire en l’existence de « races » humaines et à une inégalité entre elle. Une supériorité pour certaines donc. Des croyances qui vont à l’encontre des progrès de la génétique (99,9 % du patrimoine génétique humain est commun à tous, l’utilisation du mot « races » est donc inapplicable à l’être humain). La persistance du racisme repose sur des mécanismes enracinés, et donc très difficile à stopper, mais nourris d’irrationnel et de contradictions…

Pour la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), il appelle des réponses : la 1ère consiste à le démasquer et à l‘analyser comme phénomène historique, social et politique ; la 2nd, à le dénoncer et à le combattre sur tous les terrains idéologiques, politiques, juridiques, philosophiques et culturels.

Alors quoi faire, comment répondre ?

Aujourd’hui comme hier, c’est faire preuve de courage civique que de se dresser contre les mots de trop, et c’est notre humanité qui est en jeu. Rappelons-nous que ce sont les actes de quelques-un.e.s, qui ont sauvé l’honneur et des vies quand des nations entières sombraient. Notre héritage est là, dans nos réflexions, dans nos cœurs, dans notre intelligence et notre sensibilité. Soyons vigilants. Notre arme pédagogique, ce sont aussi les mots.

Commençons par enseigner aux enfants la compassion, l’équité et les droits de la personne. Les préjugés et la haine ne viennent pas naturellement. Ce sont des comportements acquis qu’il est possible d’éviter/de changer.

Ensuite, réagissons.

S’il s’agit de propos entendus via un média, écrivons à la rédaction pour les relever et alerter sur leur caractère offensif. Si c’est une personnalité publique, là encore, nous pouvons écrire et mettre sa hiérarchie en copie (un élu, par exemple), voire alerter l’opinion publique.

Si c’est dans le cadre d’une conversation avec notre cercle personnel/professionnel, à nous de sentir le meilleur moment : interrompons directement ou prenons notre interlocuteur à part ensuite. Quoi qu’il en soit, ne le laissons pas remettre en cause la légitimité de notre malaise. Selon la relation, un simple « Qu’est-ce que tu viens de dire là ? » ou « Tes mots me dérangent et je crois que tu ne te rends pas compte de leur impact » peut (parfois) suffire pour sensibiliser l’autre à la gravité de son propos. Sinon, il faudra faire preuve de pédagogie, car les idées sectaires viennent bien souvent d’un manque de connaissances/culture, ou de réflexes de défense injustifiés.

Faisons appel à des valeurs évidentes : « D’après toi, deux enfants qui naissent n’auraient pas droit aux mêmes chances, au même traitement simplement parce qu’ils ne sont pas nés à l’intérieur des mêmes frontières ? Sur le même morceau de planète ? ». L’Histoire et la Science seront aussi des alliées de choix pour démonter des discours préconçus. Documentons-nous, développons notre esprit critique. Quelques références sont proposées à la fin de cet article, notamment un guide de la Ligue des Droits de l’Homme particulièrement riche pour s’armer contre le racisme.


Il faut rappeler sans cesse, et plus particulièrement aux jeunes générations, que l’indifférence est une tentation permanente à laquelle il est facile de céder si l’on y prend garde. L’indifférence, c’est ne pas s’indigner, ne pas se lever quand, face à soi, quelqu’un exprime des pensées xénophobes ou que l’on assiste à une injustice. La mémoire et l’Histoire, la tolérance et la solidarité, l’ouverture à l’autre et le développement de l’esprit critique, sont autant de remparts à l’extrême droite qu’il nous appartient d’édifier. Contre les discours de haine, les stigmatisations et les discriminations, c’est à chacun d’entre nous qu’il appartient de s’opposer et de savoir dire non. Et petit à petit, la fenêtre bougera à nouveau.


Références utiles 

Pour alerter : http://egalitecontreracisme.fr/je-veux-alerter/ (la rubrique « Je veux alerter » vous sera utile pour savoir comment agir si une scène à laquelle vous assistez va trop loin, voire porter plainte).

À lire :

À voir :


1 écrivain d’extrême droite, condamné en 2014 pour provocation à la haine et à la violence contre un groupe de personnes en raison de leur religion

2 en 1970, le Dr Chester M. Pierce, psychiatre et professeur à Harvard, utilisait pour la première fois le terme micro-agression pour définir les façons subtiles dont les personnes noires pouvaient être rabaissées au quotidien

Image de couverture :  « L’intolérance tue » est une affiche portant le symbole de notre lutte contre toutes les formes de haines et de discriminations, dessinée par Dugudus en 2003


Cet article est extrait de notre journal L’Avis en rouge n°3 de février-mars 2022, à retrouver dans son intégralité sur la page Kiosque de ce site.

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